À Paris, une exposition stimulante et déstabilisante répartie sur trois lieux magnifiques met en regard le travail, tantôt réalisé par des plasticiens modernes et contemporains, tantôt conçus par des spécialistes de l’occulte, tous unis par une pensée de l’Invisible.

Rassemblés par Damien MacDonald, artiste et curateur de l’exposition, les dessins, les photographies, les curiosités, les installations présentés à la Galerie 24b, à la Chapelle du Calvaire et à la Galerie Antonine Catzéflis de la rue Saint Roch à Paris, développent la question de la perception, la notion de métamorphose et donnent à voir un imaginaire poétique de l’Invisible.

Ce jeu sur les frontières du visible participe au bonheur qu’il y a de découvrir l’exposition Dessiner l’Invisible qui, grâce à une collaboration inédite avec Philippe Baudouin, philosophe et chargé de réalisation à France Culture, mêle art et spectralité, et insuffle, d’après ce dernier, ‘l’idée d’entrevoir l’invisible comme un atelier de l’intériorité (…) sans aucune pensée réactionnaire ou mythologique’. Aussi, entre artistes et voyageurs de la dimension invisible, les passerelles sont plus nombreuses qu’on ne le pense, et la poésie n’est pas seulement là où on l’attendrait.

Des œuvres surprenantes

Fantasmé ou suspect, l’Invisible se décline et inspire les artistes, comme en témoignent les yeux encastrés dans le mur de la galerie 24b de Serena Carone qui voient ce qui refuse à se voir. La proclamation de l’imagerie du non-visible par l’œuvre de Francis Barraud ouvre d’ailleurs le premier lieu de l’exposition. Tableau devenu un célèbre logo pour une marque commerciale, La Voix de son Maître renvoie, pour Philippe Baudouin, à ‘la question de l’immortalité des âmes rendue possible par la machine parlante » et aborde également la notion de l’Invisibilité comme concept. Puisque, comme nous l’explique Damien MacDonald, le logo par excellence est le dessin invisible que la société ingère et digère. Il n’y a absolument plus d’existence pour un dessinateur quand il est avalé en logo donc c’est aussi un tableau qui est devenu invisible et qu’on essaye de ramener aux yeux des visiteurs. Effectivement, les artistes ont une pièce à jouer et il est remarquable de voir à quel point, philosophiquement et plastiquement, leurs réalisations se marient bien.

L’Invisibilité en tant que négativité est également abordée dans l’une des caves voûtées sous l’église de Saint Roch. L’expression devient, par exemple pour les victimes de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, L’Ennemi invisible. Des artistes tels que Anaïs Tondeur, Louis Jammes et Thomas Johnson interrogent et explorent cette négativité et notre rapport au monde, par le biais d’un film et d’un herbier rayographique, traces d’une substance invisible à l’œil nu. À la frontière de l’art brut, les phénomènes d’une présence invisible consignés méticuleusement dans des croquis et de curieux documents par un officier de gendarmerie Emile Tizané à partir de 1931 jusque dans les années 50 sont également donnés à voir. Plus loin, les portraits de Moonassi et Tunga s’attaquent au visage et dialoguent sur l’individu, l’identité et le vide.

Enfin, l’espace : des siècles que l’homme le contemple. Caroline Corbasson le construit par de la poussière et un aérosol. Camille Grandval par de l’encre et des épingles. La trame invisible du monde se dévoile. Et la projection du film de Caroline Duchatelet, présentée dans la Chapelle du Calvaire, nous convie à dépasser la matière et tend à montrer, au plus intime de la constitution, la lumière mystique qui éclaire le matin du 25 mars, soit le jour de l’annonciation, la fresque de Fra Angelico.

Une exposition ambitieuse, originale, philosophique et poétique qui dans son ensemble fourmille de petites merveilles et est très riche en découvertes. Elle a su réunir son content d’œuvres surprenantes de Marcel Duchamp, Max Ernst, Hans Bellmer, Pierre Klossowski et d’une quarantaine d’artistes contemporains venus du monde entier (Brésil, Corée, France, États-Unis).

Lindsay Roels

Exposition

« Dessiner l’Invisible »

jusqu’au 28 novembre 2015

23, 24 et 24bis de la rue Saint Roch 75001 Paris

mindscape.foundation/dessiner-linvisible-1/

http://24bparis.tumblr.com