Les Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique offrent à Ben Gijsemans un terrain de jeu graphique et narratif pour sa première bande dessinée, intitulée Hubert. Le jeune auteur belge nous livre un récit hypnotisant sur le temps qui passe, en parallèle à une réflexion sur la difficulté de la rencontre. Et c’est plutôt réussi. Ben Gijsemans surprend par le récit intimiste et le doigté maîtrisé dont il fait preuve. Un doigté dont la réussite s’explique beaucoup par la justesse et l’élégance du dessin.

Entamé comme un travail de fin d’études à l’école supérieure des arts Sint-Lukas de Bruxelles, Hubert se lit d’une traite et donne à voir un style qui tend vers l’hyper-réalisme mêlant avec brio : le musée bruxellois, la beauté de l’art et les banalités quotidiennes.

L’art comme essence de l’existence ?

Dans cette première bande dessinée, on partage le quotidien sans tumulte d’un quadra timide, un peu voûté et silencieux, qui déambule dans les salles du musée et peint en amateur des copies de ses peintures favorites.

Hubert, est-il tout simplement passionné de peinture ou si désœuvré que l’art remplit un vide dans sa vie ? Pour répondre sans prétention fallacieuse, il faudra attendre les prochaines aventures du protagoniste. C’est en tout cas une première bande dessinée qui place la barre haut et qui donne envie d’en savoir plus sur ce personnage mystérieux.

Palper l’impalpable

Cet homme contemplatif, happé par les personnages féminins peints qu’il découvre dans les salles, semble vouloir saisir l’infime détail des chefs-d’œuvre. La mise en scène épaulée d’un découpage – essentiellement en gaufrier – est plus que maîtrisée. Les planches sont de neuf cases en général et, parfois, seul un détail change d’une case à l’autre.

La déambulation tranquille d’Hubert, quasi intime avec les œuvres, se construit par une dramaturgie de fait très lente autour du silence et du recueillement dans les grandes salles. Le rythme du scénario est calqué sur celui de son personnage. On suit ce curieux Bruxellois de près, face à la toile, de la circulation de son regard, en écho au passage des autres visiteurs. C’est d’ailleurs la grande réussite de cette BD : donner à voir, avec beaucoup de justesse, le regard et les errements de la pensée humaine, tantôt perdue, tantôt pétrifiée. Ainsi, Ben Gijsemans met brillamment le sentiment de solitude au centre de son récit. Et, au sortir de ces 88 pages, l’envie de prendre quelqu’un dans ses bras s’emparera du lecteur pour rompre une certaine morosité qu’il ressent forcément, de façon parfois fugace, à un moment ou un autre.

Une étonnante expérience de lecture

On entre dans le monde silencieux d’Hubert par l’image. La bande dessinée se nourrit davantage ici du langage de l’image que de celui du texte. Ainsi, tout n’est pas livré d’avance et la lecture nécessite en quelque sorte une lecture participative. Davantage un roman graphique, cette bande dessinée est avant tout visuelle et invite le regard du lecteur à se promener et à lire entre les cases souvent silencieuses. Dès lors, le lecteur – pour qui la littérarité de l’œuvre est en grande partie fruit de son activité – est placé comme « créateur de littérarité ». Ben Gijsemans utilise par exemple l’orientation des regards, la position des corps, les longs silences qu’il étend de case en case pour émouvoir et raconter. Comme le dit Michel Picard dans Lire le temps aux Éditions de Minuit : « le vrai lecteur a un corps, il lit avec. » L’écrivain français signifie en cela que le lecteur réagit corporellement et psychiquement avec le texte. Le récit graphique et narratif n’est donc pas une fin en soi et il convient de donner toute sa place au lecteur, à l’activité qu’il produit et qui permet de faire sens.

À noter que cet axe texte-lecteur a été longuement étudié par de nombreux théoriciens, comme Hans Robert Jauss, Wolfgang Iser ou encore Umberto Eco, soucieux d’envisager la lecture sous un angle nouveau, autre que la prévalence sur l’axe texte-auteur.

Les planches d’Hubert, d’une impressionnante beauté graphique, sont exposées au Museumshop des Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique placent d’emblée son auteur dans la catégorie des bédéistes à ne pas perdre de vue.

Lindsay Roels

Hubert de Ben Gijsemans, éditions Dragaud, traduit du néerlandais

jusqu’au 17 avril

Museumshop des Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique

http://www.bengijsemans.com