Existe-t-il une ruée vers l’art en Belgique ? À l’heure du marathon des foires s’installant ce mois-ci dans la capitale, loin des clichés et des images toutes faites, nous nous intéressons aux principales composantes de l’univers culturel, esthétique et politique des foires bruxelloises, ainsi qu’aux valeurs qu’elles véhiculent. Contrairement aux idées reçues et au documentaire polémique de Marianne Lamour dont nous avons repris ici le titre, le marché de l’art s’avère de plus en plus divers, complexe et créatif. De plus en plus critique aussi, et libre de carcans anciens et pratiques conformistes. Certes, depuis la crise de l’art contemporain débutée en octobre 2008, sa mondialisation apparaît davantage comme un système où la spéculation est reine, l’acquéreur surfant sur la vague du chic et du cher. Toutefois, cela nous semblerait réducteur ou caricatural de ne pas tenir compte des spécificités belges et du grand public, également acteur de ce marché.

Atouts des foires d’art de Belgique

Dans l’articulation local-global, le marché de l’art se mondialise et la Belgique connaît aujourd’hui un développement remarquable. Artistes, connaisseurs, conservateurs, critiques, commissaires-priseurs, collectionneurs, curieux, touristes se précipitent à nos foires d’art, ce qui favorise les rencontres culturelles et les échanges commerciaux. En effet, la tendance belge, qu’elle soit ancienne ou contemporaine, affiche une personnalité artistique particulière et est depuis longtemps un acteur européen majeur dans le monde de l’art. Et le public belge, en simple amateur ou bon collectionneur, voue une curiosité pour l’art, qu’il soit contemporain, ancien ou même décoratif.

Dès le début de l’ère industrielle, les mouvements de l’Art déco et de l’Art nouveau ont gagné progressivement chaque secteur de la création et ont constitué une période faste pour l’art belge. Aussi, le rayonnement de leurs artistes a contribué à asseoir leur réputation de qualité auprès de nombreux collectionneurs. Les arts décoratifs sont encore à ce jour l’un des domaines de prédilection, rejoints de près par la joaillerie. Bien d’autres expressions artistiques touchants à une riche variété de styles propres à la Belgique, comme l’école d’Anvers ou celle de Laethem-Saint-Martin, attire le public vers les expositions, favorise la vente des œuvres et fait le bonheur des collectionneurs et des amateurs d’art. De plus, la création contemporaine made in Belgium, dans sa plus grande et sa meilleure partie, a acquis peu à peu une renommée internationale et recèle déjà de grands noms, comme Jan Fabre, Berlinde de Bruyckere, Michaël Borremans ou encore Wim Delvoye qui ont aussi largement contribué à faire connaître au plus grand nombre la scène artistique belge et son indéniable originalité.

Vous connaissez sûrement cette énigme : si un arbre tombe au fond des bois sans personne pour l’entendre, fait-il du bruit ? C’est avec le même raisonnement que nous pouvons nous demander si l’art existe sans son public. L’art n’est en réalité pas dans la création même de l’artiste mais dans les yeux du spectateur. Et le jugement du goût est toujours singulier. Car, comme le développe Emmanuel Kant dans son analyse sur le jugement esthétique, « affirmer : ceci est beau, c’est prononcer un jugement de goût », et ce jugement de goût est un jugement de valeur. Aussi, l’art n’est défini comme tel qu’à travers la reconnaissance de son public qui lui attribue une certaine valeur. Le statut de cette valeur, et sa relation au jugement qui la pose, est étroitement liée au circuit commercial quand l’œuvre d’art le pénètre et devient une valeur sur laquelle on investit.

Les galeristes sont les découvreurs de talents qui, grâce à leur flair, dénichent des artistes prometteurs, les exposent et les recommandent aux collectionneurs. De très grands collectionneurs et des galeries prestigieuses gravitent autour de la création belge. Chaque foire élabore des stratégies diverses pour afficher une personnalité propre et attirer le monde d’après une orientation esthétique ou politique spécifique. Contrairement par exemple à nos voisins français, où les pouvoirs publics jouent un rôle considérable sur le marché par le biais d’achats directs, c’est le collectionneur qui représente, en Belgique, la cible la plus recherchée. Un marché très concurrentiel des foires d’art contemporain, où chacune a sa spécificité, émerge ce mois-ci dans le paysage bruxellois pour les grands rendez-vous de l’art en Belgique :

Independent Art Fair (du 20 au 23 avril 2016) est un modèle alternatif conçu dans une logique d’hybridation : à la fois espace de négoce et d’exposition. En marge du vaisseau amiral Art Brussels, la foire new-yorkaise Independent Art Fair s’ancre dans les 50 000 m2 de l’espace Vanderborght. Fondée en 2010 par Elizabeth Dee, directrice de la galerie éponyme, et Daren Flook, directeur de Hotel, elle se décline aujourd’hui en 3 cellules dont Independent Brussels en est la première européenne. Cette version bruxelloise évolue bien entendu selon une stratégie d’implantation et d’expansion dans le sillage d’autres événements attractifs dans la capitale. Mais elle se démarque  probablement de ses consœurs, notamment de et par le nombre de galeries participantes et sa configuration à contre-courant.

OFF COURSE – Young Contemporary Art (du 21 au 24 avril 2016) déménage et prend ses quartiers au Mont des Arts dans le somptueux bâtiment Le Dynastie. Depuis ses débuts, elle marque et revendique clairement son modèle hors norme orchestré par Antonio Nardone, directeur d’une galerie éponyme. Essentiellement consacrées aux jeunes elle réunit bon nombres de jeunes artistes, sortis des écoles d’art belges ou étrangères, avec un sens du rayonnement évident. La Off demeure pour un amateur d’art un terrain incontournable pour découvrir dans de bonnes conditions le meilleur des propositions d’artistes émergents.

Poppositions (du 21 au 24 avril 2016) n’est constituée que de bénévoles et propose toujours la découverte d’artistes et de projets fonctionnant sans espace propre. Une fois encore, elle se pose en alternative à la fougue médiatique qu’entraînera Art Brussels et présentera, pour sa cinquième édition, une initiative singulière intitulée « The Wrong Side ». Elle s’interroge par le biais du travail d’une cinquantaine d’artistes sur ce que pourrait être le « mauvais côté » du marché de l’art. Itinérante, cette foire prend place cette année dans l’espace LaVallée, une ancienne blanchisserie située à deux pas du canal.

Art Brussels (du 22 au 24 avril 2016) à Tour & Taxis se positionne en label majeur dans la capitale. Elle accueille, comme chaque année, 30 000 visiteurs autour d’exposants belges et européens qui compteront pas moins de 140 galeries. Le projet majeur de cette saison sera pour Art Brussels l’exposition « Cabinet d’amis : the accidental collection of Jan Hoet » dont les œuvres proviennent de la collection privée de Jan Hoet, le curateur belge internationalement reconnu. Par ailleurs, elle offre également des espaces pour des asbl dirigées par d’autres curateurs d’expositions et/ou des artistes, soulignant de la sorte des pratiques plus expérimentales.

Ce panel de foires d’art détaillées brièvement montre déjà à quel point tous ces événements culturels sont des outils de promotion qui œuvrent, à différentes échelles et selon différents moyens, à la reconnaissance et au rayonnement d’une création artistique particulière, et dont l’impact économique et touristique n’est pas négligeable. L’aspect commercial tient toujours une place prépondérante, car les foires sont avant tout des lieux de vente ou d’échange pour les galeristes et les collectionneurs. Il est cependant difficile d’estimer le volume des transactions réalisées sur place. Les galeristes se montrent en outre optimistes. Souvent la vente se finalise endéans les jours qui suivent la visite, par téléphone ou directement à la galerie. Les galeries misent aussi sur des activités de réseautage pour se faire connaître à l’étranger et obtenir une aura internationale. Pour l’artiste, l’accès à un marché international est alors une marque de consécration. Il faut passer par l’étranger, pour être reconnu comme « demi-dieu » chez soi. Enfin, ces foires participent également à la sensibilisation du grand public à l’art contemporain en jouant en quelque sorte le rôle du musée. Avis au public des amateurs et des curieux : l’art contemporain descend aussi dans la vie quotidienne.

Prendre le « pouls » de l’art contemporain sur la scène internationale

À Bruxelles, comme partout ailleurs, les projets culturels se multiplient. À l’heure de la mondialisation, la montée d’un marché de l’art contemporain s’accompagne de sa complexification, conséquence à l’apparition de nouvelles techniques de marché et technologies de l’information. Les années 2007 et 2008 en sont pour quelque chose. Après avoir connu une hausse accrue du marché de l’art et des records historiques de vente – The Hanging Heart de Jeff Koons a été vendu à l’époque à 21 millions de dollars – le cataclysme provoqué par l’effondrement du marché financier en 2008 va bouleverser son mode de fonctionnement. Le marché de l’art est alors déstabilisé, mais ce krach – contrairement à celui des années 1990 – n’a pas entraîné l’effondrement du marché de l’art, bien que des galeries et fondations muséales en aient pâti. Quelques enchères millionnaires ont montré que ce marché n’était pas comme les autres. Et le retour à la croissance est confirmé en 2010. Depuis lors, la tendance à la diversification des produits et de la clientèle n’a de cesse de s’accentuer, obligeant ainsi tous les acteurs à s’adapter et à évoluer vers une plus grande réactivité et une plus large cible. C’est ainsi que l’apparition et la multiplication des réseaux sociaux ont entraîné de profonds changements dans un marché de l’art tourné désormais vers l’avenir.

Le champ du système de l’art contemporain n’est plus si « élitiste », et fait la part belle au grand public depuis ces vingt dernières années. L’art se veut aujourd’hui plus accessible aux « petits » acheteurs. Internet et les foires en sont les vecteurs prisés. Les échanges commerciaux s’effectuent plus facilement, les catalogues circulent plus vite, etc. La plupart des artistes partagent sur la toile leurs nouvelles créations et toutes les maisons de vente ont leur département d’enchères en ligne et tentent de détourner à leur avantage les succès qui passent par Instagram, l’application au retentissement planétaire. Twitter, les réseaux sociaux, Facebook, Pinterest, ArtStack ou Wikimedia Commons s’ajoutent également à la liste prolixe des moyens de diffusion qui deviennent des sources d’opportunités inespérées. Vendeurs et acquéreurs sont donc de mieux en mieux et plus rapidement informés qu’autrefois. Plus personne ne reste enfermé dans ses frontières. Les réseaux qui étaient assez « nationaux » se sont désormais ouverts à l’international. Grâce aux outils du web, le marchand d’art a même accès aux marchés étrangers, et peut facilement découvrir de nouveaux artistes pour les présenter ensuite à ses clients. Le collectionneur peut également, en un tour de clics, trouver la pièce recherchée. Les foires, quant à elles, œuvrent à faire découvrir et à nouer des contacts tangibles entre les différents acteurs, petits ou grands. Et l’art n’a jamais autant séduit. Selon Thierry Ehrmann, président fondateur d’Artprice –  une entreprise française de cotation du marché de l’art sur Internet et de vente d’œuvres en ligne – 500 000 collectionneurs existaient sur la planète après-guerre ; il y en aurait 450 millions aujourd’hui.

Plusieurs indices révèlent l’entrée de jeu de chaque galerie au sein de leur participation à des rassemblements d’envergure. La localisation géographique et le coût sont des facteurs importants que se posent les galeristes à la question de participer ou non aux foires – surtout si leur chiffre d’affaires est faible. Leurs activités ainsi que leurs choix répondent d’ailleurs à une stratégie pour occuper le champ artistique de façon optimale. La taille et la position que les galeries occupent sur le marché de l’art en sont donc dûment liées. En outre, certaines galeries, et même aussi des artistes – surtout lorsque ceux-ci se situent plus du côté de l’avant-garde – peuvent être amenés à s’exclure volontairement du marché des foires, préférant s’orienter vers les musées ou les biennales. En recoupant diverses sources d’information, nous constatons des réseaux d’influence de plus en plus puissants qui se constituent de financiers ou de promoteurs habitués au monde du business, favorisant la configuration territoriale du monde international de l’art contemporain et de son marché.

En cela, l’internationalisation d’un marché global mais surtout la mondialisation de l’art contemporain ont engendré des lieux de diffusion et des réseaux fort diversifiés : musées, foires, biennales, échanges entres galeries, ateliers d’artistes à l’étranger, etc. Comme le met clairement en évidence Raymonde Moulin dans « Le marché de l’art. Mondialisation et nouvelles technologies », l’internationalisation de l’art repose sur l’articulation entre le réseau international des institutions culturelles et le réseau international des galeries. En ce qui concerne les institutions culturelles, il y a évidemment les nombreux musées et centres d’art ainsi que les grandes manifestations internationales, telles que la Biennale de Venise ou la Documenta de Kassel. Dans l’univers du marché de l’art, se trouvent les maisons de ventes aux enchères, les galeries leaders et les foires internationales, dont l’action conjuguée, loin des préoccupations de l’analyse kantienne sur l’expérience esthétique, contribue à établir la valeur des artistes et des œuvres ; les foires n’étant qu’un maillon du marché mondial de l’art, mais tout de même un élément important puisque s’y retrouvent artistes, galeristes, spécialistes de l’art, collectionneurs et amateurs d’art.

Pour cette sphère si particulière, nombreux spécialistes de l’art et essayistes mènent une réflexion sur l’art contemporain. Certains y stigmatisent les transformations d’un secteur qui relèverait aujourd’hui de la duperie. Parallèlement à son travail d’artiste, Aude de Kerros a par exemple publié un ouvrage au titre à cet égard significatif : « L’imposture de l’art contemporain. Une utopie financière ». Elle y décrypte les transformations entraînées par la dernière crise financière et avance ainsi à rapprocher les critères d’appréciation de l’œuvre d’art propre à l’occident vers des indicateurs de confiance des marchés économiques des pays : les Etats-Unis et l’Europe en premières lignes, puis la Chine, l’Inde, le Moyen-Orient, l’Amérique latine ou encore la Russie. D’après elle, le marché global se doit d’être lisible et a forcément un impact sur les tendances. Aussi, le marché de l’art contemporain fabrique-t-il ses icônes, ses artistes-valeurs. Des valeurs montantes dont le crédit est alimenté par les fortunes mondiales qui mènent le monde entier de l’art. Constitué de mégacollectionneurs, grands marchands, grands directeurs de foire, grands conservateurs de musée, grands commissaires d’exposition, … un réseau de « grands » – par l’argent et/ou l’influence – décide. Dans une interview parue dans Le Monde le 31 mai 2012, l’artiste belge Wim Delvoye ne se cache d’ailleurs pas de ce phénomène spéculatif qui touche à l’esthétique contemporaine : « La vache qui rit est une marque, je suis une marque, le Louvre est une marque… L’art contemporain est coté en Bourse, sa valeur bouge, c’est de l’art vivant. » Aussi, les artistes ont un poids économique de grande ampleur dans une sphère où la visibilité fabrique de la valeur. Alain Quemin, sociologue et spécialiste de l’art, soutient également l’idée que les grandes manifestations jouent prioritairement un rôle de classification des artistes et décrypte, dans son étude « Le rôle des pays prescripteurs sur le marché et dans le monde de l’art contemporain », à propos des foires d’art qu’ « elles font le point et donnent le ton, contribuant ainsi à la standardisation des choix, tant des professionnels de l’art que des collectionneurs. » Et lorsque l’artiste est dit « consacré », le travail n’est pas fini pour autant. Il faut surveiller sa cote en vente publique, la soutenir en rachetant des œuvres si nécessaire, comme la Gagosian Gallery l’avait fait avec l’artiste britannique Damien Hirst… L’artiste n’a donc pas toutes les cartes en main, il n’est que le producteur créatif qui s’insère dans une longue chaîne.

L’art contemporain, un art dirigé ?

Le marché de l’art et ses théories financières sont devenues aujourd’hui la préoccupation majeure. Car jamais auparavant nous n’avons vu autant de publications sur son aspect économique et financier. Et c’est une floraison de revues scientifiques et d’ouvrages qui agitent les réflexions. La Belgique connaît une production importante, tant en quantité qu’en qualité, et occupe une position particulière dans l’échiquier global du marché de l’art contemporain. Un marché qui se construit à la fois sur le marketing numérique et la communication – dont les Etats-Unis raflent chaque année une bonne part du marché planétaire. Toutefois, peut-on réduire l’art contemporain à une monnaie ?

Si médiatisées soient-elles, les ventes à 8 chiffres ne constituent qu’une partie dérisoire du marché de l’art contemporain. Que des artistes répondent à un souci commercial, c’est évidemment possible, comme à n’importe quelle époque donnée. Certains font aujourd’hui de la surenchère sur le marché, comme on faisait autrefois de la copie dans l’atelier du Maître. Mais ce serait injurieux de juger là-dessus l’art contemporain dans son ensemble.

Une seconde observation s’élève, qui procède non plus de la réflexion sur l’art et son marché, mais de la pratique artistique même. En effet, un autre versant de la sphère artistique, autre que celui des poids lourds internationaux du secteur, semble faire fi du langage du commerce, se contentant d’obéir à une pulsion et une force créatrices. Depuis Marcel Duchamp, bien des œuvres attestent d’une liberté sans frein et d’un refus apparent de plaire. Il n’y a donc pas qu’une forme d’art hors de prix dans le panorama artistique. Certains artistes et galeries marchent à l’intuition, aux émotions, loin des contingences économiques et d’une stratégie mondiale. Mais, de façon universelle, la condition des artistes aujourd’hui invite encore au questionnement sur l’art en général et aux enjeux de visibilités de chaque acteur en particulier.

Lindsay Roels

Foires belges d’art contemporain

www.independent.com/2016/brussels

www.offcourseartfair.com

www.poppositions.com

www.artbrussels.com